Cher André,

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André-Saraiva

Cher André,
Tu ne me connais pas, ou alors peut-être que tu m’as aperçue de la haut, me pencher sur cette boîte en bois, dans une robe noire, sobre, achetée la veille, dans cette petite église alors que ta femme te rejoignais. Ce jour là, j’ai pleuré mais surtout, j’ai su que ma vie, je voulais la faire avec ton petit-fils. Je me souviendrai toujours de ce jour, de ce jour où lui ne pleurait pas mais qu’il cherchait ma main pour la serrer, de sa voix serrée, triste, de son regard rassuré quand il a vu son ami d’enfance, présent. De son inquiétude pour sa sœur, sa mère, sa famille. Quand il a eu la certitude que l’amour ne s’arrêtait pas.

Il a bien grandi, rassure-toi ! Les photos de lui, haut comme trois pommes, en ta compagnie sont parmi les plus belles que j’ai vues, il m’a souvent parlé de toi, si bien que je t’imagine assez bien dans mon esprit. Je t’imagines, positif et alerte. Et même gentil. Et drôle. Mais je ne t’imagines qu’avec des cheveux blancs.

André, aucun de mes grand-pères n’a fait la guerre. C’est assez rare pour être souligné. La deuxième, personne ne l’a faite. La première s’est conclue par une tragédie familiale qui en a fait un sujet tabou, enfoui. La guerre, nous n’en parlions pas. J’ai appris le côté réel de la guerre au côté de ton petit-fils. C’est triste mais malgré l’horreur de ce que nous apprenons à l’école, cela reste flou, lointain comme irréel. Tout semblait « trop » pour être vrai. Toi, tu as été fait prisonnier. J’ai vu certains papiers ou ta photo, en militaire, prêt pour la guerre. Enfin, prêt, on ne doit jamais être prêt.
Tes mots, ta photo et ta famille…toutes ces choses ont donné une autre dimension à mes connaissances. J’avais beau être une élève douée, je n’avais pas compris la guerre. L’homme. Bientôt, les vétérans et survivants disparaîtront alors que leurs témoignages sont si précieux, si importants. Penses-tu que nous pourrons alors conserver la mémoire? André, parfois, j’ai peur qu’on oublie.

Oh que tu serais bien triste, ici ! Tu serais triste de voir la montée de l’extrême droite, des propos racistes et homophobes! Tu serais révolté par certains hommes de gauche qui se veulent de Jaurès quand il suive les directive de Buisson. Tu serais sidéré de voir la question de l’identité nationale se poser quand tu as vu la où nous menait les nationalismes.

Récemment, j’ai beaucoup pleuré devant le film Le Labyrinthe du Silence. Cela parle d’Auschwitz et de l’après. Comment reconstruire un pays ? Qui était responsable de quoi? Suivre les ordres ou initiative propre? La terreur nous empêche-t-elle de se révolter? Et l’horreur ? Sommes-nous lâches? Nos pères sont-ils tous responsables? C’était beau, il y avait de la naïveté, de l’amour, de l’horreur, de la dignité et surtout de l’humanité. J’étais dans le noir, devant cet écran et j’ai pensé à toi, à Yvonne, à Oradour et ces choses horribles que les hommes ont faites. Et je ne veux que personne n’oublie. Je suis naïve, je sais déjà que certains ne comprendront pas l’horreur d’une telle idéologie ni sa gravité, mais je veux croire que nous nous battrons pour ne pas oublier, pour enseigner, pour ouvrir les esprits, pour vivre dans un monde où l’égalité des personnes ne soit pas un phantasme.

André, mon premier enfant, s’appellera comme toi.

Ta mémoire est mon espoir.

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