Lecture

Le racisme est un problème de blancs – Reni EDDO-LODGE

Suis-je raciste ?

Telle est la question que l’on se pose au fil de la lecture. Non pas en se sentant coupable de propos raciste ou d’une façon de penser, non en se demandant si l’on participe de près ou de loin à la pérennité d’un racisme structurel. Il s’agit là d’une lecture essentielle. C’est une lecture qui pose un regard juste sur nos sociétés et qui met en lumière ce que l’on ne voit pas toujours.

img_0312Le livre est extrêmement bien mené. Divisé en plusieurs parties, il vise à nous faire comprendre ce dont il s’agit. Ce qui est nommé « racisme structurel ». La partie  » Faits historiques » est glaçante et l’analyse qui suit l’est tout autant. Le livre est très accessible malgré le sujet et l’immense documentation. L’illustration des propos est variée et toujours pertinente, elle est souvent une immense claque.

Les détracteurs d’une Hermione noire sont à même de se représenter une plateforme secrète à la station King’s Cross, accessible uniquement en traversant un mur de brique, mais ils n’envisagent pas un personnage principal noir.

  • Quelle est la thèse de Reni EDOO-LODGE ?

C’est simple, les blancs ne se rendent pas compte qu’ils ont fait de la blancheur de peau la norme. Avec ce qui en dérive: être blanc, c’est normal. Ce qui signifie que ne pas être blanc, est « anormal ». La blanchité, c’est l’exclusion.

Le blanc est la couleur de la neutralité. Le blanc est la couleur par défaut. Quand nous arrivons au monde, nous trouvons un scénario déjà écrit, qui nous indique quoi penser des étrangers, selon leur couleur de peau, leur accent ou leur statut social : l’humanité toute entière est codée en blanc.

On ne s’interroge pas sur la couleur de peau blanche. On ne se rend pas compte qu’on est blanc et c’est en ça que réside le privilège blanc. Les personnes blanches n’ont pas de problème pour définir leur identité, elles sont. Elles ne se sentent pas exclues d’une population à laquelle elles appartiennent. Le privilège blanc, c’est ne pas être épuisé de lutter contre des stéréotypes et des préjugés basés sur sa couleur de peau. Le privilège blanc c’est un avoir un problème en moins à gérer.
De façon très pertinente, Reni Edoo-Lodge fait un rapprochement entre la lutte contre le racisme structurel et le féminisme. Le poids d’être femme. Le poids d’être noir. Alors le poids d’être femme noire, je vous laisse imaginer…

Cependant, ce n’est pas du côté du féminisme qu’elle trouve consolation puisque là encore le racisme structurel frappe. La personne blanche n’admet que son point de vue, tout point de vue à l’encontre du sien la heurte, est une souffrance.

C’est un problème, car l’on perçoit l’humanité à travers le prisme de la blanchité. Inévitablement, le féminisme est aussi marqué par cette perspective. […] Quand je parle de féminisme blanc, je ne cherche pas à réduire les femmes blanches à leur couleur de peau. La blanchité est une position politique ; ce n’est pas pour le plaisir de polémiquer que nous la combattons dans les milieux féministes, mais parce que la nuisance des préjugés repose toujours sur le pouvoir. […] A celles qui se disent féministes mais qui ne se sont jamais demandé ce que cela signifiait d’être blanche, le terme « féminisme blanc » s’applique très certainement.

  • Qu’est-ce que cela signifie d’être blanche ?

Est-ce que je me suis déjà posé la question de la blanchité ? Oui. Dans son ouvrage, Reni Eddo-Lodge parle des couples mixtes et de son enfance à rêver d’être blanche.

A l’âge de 4 ans, j’ai demandé à ma mère quand est-ce que j’allais devenir blanche, parce qu’à la télévision, les gentils étaient tous blancs, et les méchants étaient tous noirs ou basanés. Comme j’estimais être quelqu’un de bien, j’allais forcément finir par devenir blanche.

J’ai passé mon enfance à rêver de devenir brune et matte de peau. Sans mentir, j’espérais que cela saute une génération et que ma fille soit métisse. (autant vous dire que ma fille est blanche et blonde.) La question de l’identité et de ce que notre enveloppe physique renvoie m’a toujours poursuivie. Ainsi, j’écris un roman depuis plusieurs mois à ce sujet. Sans utiliser les mêmes termes, sans subir cette violence qu’est le racisme structurel, c’est pourtant ce que j’évoque à plusieurs reprises mais pas nécessairement dans le même sens.

Plus jeune encore, je désirais ressembler à Jasmine d’Aladin, le Disney. Fine, ventre à l’air, peau brune, cheveux bruns et longs. Elle représentait mon standard de beauté. Elle était typée « arabe » et belle. J’étais franco-marocaine et je devais devenir une belle femme. 

Cependant, je suis née blanche. De taille moyenne, d’un blond banal et aux yeux marrons voire verts les jours de soleil. Chanceuse que je suis ! Je suis invisible dans la masse du quotidien. Je me confonds dans la vague des femmes et des hommes de nos paysages urbains. Autant dire que Jasmine et moi, nous avions autant de chance de nous ressembler physiquement que Diana et Meghan Markle.

Se dire que même enceinte, j’espérais encore que la génétique me vienne en aide, comme si ce qui était en moi devait finir par sortir, pourrait être drôle si depuis toujours on ne me privait pas d’une part de mon identité. Cela pourrait être drôle si on ne remettait pas toujours en cause mes liens familiaux. J’ai grandi avec des « mais non c’est pas ta sœur » ou des  » mais t’es pas marocaine toi ». Cela pourrait être drôle si on ne me renvoyait pas à ma couleur de peau comme à celle de mes frères et sœur. Est-ce que j’ai conscience d’être blanche ? Oui. Est-ce que j’ai conscience qu’il s’agit d’un privilège ? Oui. On ne m’a jamais dit que les étrangers étaient là pour voler « notre travail », on ne m’a jamais dit qu’on ne voulait pas être soigné par une personne étrangère, on ne m’a jamais fouillée dès que je sortais de chez moi, on ne m’a jamais dit que « j’avais le style » terroriste. A mes frères et à ma sœur, on l’a dit. 

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  • Et en France ?

Evidemment, je n’ai pu m’empêcher de faire le lien avec la France, les noirs et les arabes (nommés « les gris » par ma monitrice d’auto-école). Il n’y a qu’à se remémorer certains noms comme Zyed et Bouna.

Les similitudes entre les politiques britanniques et les politiques français sont ahurissantes. Même terminologie, même crainte d’un « grand remplacement », même peur, même stigmatisation d’une partie de la population. Pourtant les deux pays sont bien différents. Le racisme structurel est présent, il déborde. En Octobre, le professeur de droit, Karamoko Kallouga Demba, de la fac de Dakar était arrêté et enfermé à Roissy suspecté par la police aux frontières de vouloir rentrer illégalement sur le territoire. Ce weekend-end, on a pu entendre des « rentre chez toi », des propos racistes ouvertement beuglés sur des automobilistes, on a pu lire dans un journal local que certains « ont imité des grimaces de singe » devant la voiture d’une femme voilée.  Lorsque j’étais à l’université de droit de Toulouse, j’ai vu des manifestations contre Madame Taubira dont les participants, bananes en main ,agitaient leurs slogans racistes. J’avais été effrayée puis j’avais pleuré.
On vit dans un pays où nous sommes capables de lire des reproches comme « il fait toujours dans le même registre »,  » c’est toujours la même chose » à propos d’un rappeur comme Kery James. Comme si parce qu’il l’avait dénoncé une fois, il n’était plus nécessaire de dénoncer le racisme ambiant. On vit dans un pays où Médine est obligé d’annuler un concert au Bataclan parce qu’il est menacé de groupuscule d’extrême-droite. On est dans un pays où Zemmour polémique sur les prénoms français et où Marine Le Pen est favorable à l’adoption d’un prénom français lors de la naturalisation. On vit dans un pays où avec une frénésie sans nom, on vote des lois ciblant les musulmans (surtout les femmes musulmanes)

Tout ceci, ajouté au sentiment de dévotion publique entourant le hijab, le niqab et la chair voilée des femmes noires et basanées, produit un cocktail particulièrement toxique. Car une telle exigence de pudeur est tout aussi restrictive et moralisatrice que le port obligatoire du bikini. Tous deux se concentrent de manière obsessionnelle sur l’apparence de la femme et sur la manière dont elle couvre ou découvre sa chair afin de déterminer sa valeur, comme si son corps appartenait au regard masculin avant de lui appartenir propre.

Avec les montées des nationalismes et de l’extrême droite, on assiste à un phénomène de « décomplexion » du racisme. Il ne s’agit pas seulement d’un racisme latent mais de l’apparition d’une échelle graduée du racisme dont on pourrait tolérer les premiers degrés.

On nous vend de la peur, on fabrique de la peur. La peur de « l’autre ». Pourquoi vendre de la peur si ce n’est pour maintenir ses privilèges sans se demander, c’est quoi être blanc ?

Je veux reconstruire ce système excluant.

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